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Film d’animation : The Sky Crawlers

by on 5 mars 2013
 

Kildren or Children ?

  • Titre : The Sky Crawlers (Sukai Kurora)
  • Genre : Film d’animation, science-fiction, guerre, philosophie
  • Réalisateur : OSHII Mamoru
  • Musique : KAWAI Kenji
  • Origine : Film basé sur The Sky Crawlers, un des six romans de la série du même nom
  • Auteur : HIROSHI Mori
  • Sortie : 2008

 

Imaginez un monde où la guerre est devenue officiellement la reine des disciplines sportives, un monde où celle-ci a été institutionnalisée avec des règles précises. Un monde où les adversaires sont des sociétés privées qui se font la guerre pour l’argent, afin qu’elle ne soit plus faite au hasard et qu’elle ne puisse plus gaspiller d’âmes humaines ? Mise à part que, dans ce monde alternatif, les acteurs sont des enfants, et les morts, eux, sont bien réels…

Le monde de l’animation japonaise est comparable à un coffre aux trésors, malheureusement encore à demi enterré dans le sable, si bien qu’une majeure partie du public croit encore que l’animation japonaise n’est à réserver qu’à un public d’enfants pour au mieux, passer le temps. Vision bien triste… Mais laissons ces personnes de côté et espérons que la lecture de cet article commencera à les faire penser différemment.

J’attire votre attention sur le fait que ce qui pour moi fait l’intérêt d’une œuvre, est avant tout son scénario, les thèmes abordés, la profondeur des personnages ainsi que leurs liens entre eux, je vais donc privilégier cette approche. Ouvrons donc ce coffre aux trésors, et découvrons une de ses nombreuses perles, le film d’animation The Sky Crawlers, réalisé par Mamoru Oshii en 2008. Ce long-métrage est beau dans tous les sens du terme.

Il l’est avant tout par son scénario et les personnages qu’il fait intervenir. Nous pénétrons dans un monde où la guerre comme nous la connaissons n’existe plus, exit les intérêts politiques, ou religieux. Maintenant, ce n’est plus qu’une question économique. Un certain progrès au premier abord, puisqu’en effet, les camps opposés sont 2 sociétés privées qui ne font pas intervenir de personnes extérieures, seulement leurs effectifs personnels, des armées privées en somme, la guerre a été privatisée. Plus de conflits internationaux, plus de morts inutiles, plus de peuples opprimés, plus de familles aux bords des larmes en regardant les informations du soir… Seulement, ici la guerre a beau se faire dans le ciel aux commandes d’avions, il est nécessaire de mettre des vies dans ces machines de mort, et pourquoi pas des enfants ?

Ces enfants nommés kildren ont pour fonction de tuer véritablement, c’est l’unique raison de leur existence. Se lever le matin, s’installer dans le cockpit, s’envoler dans les airs, tuer, ni plus, ni moins. Si bien qu’il n’est plus étonnant de les entendre dire que tuer est leur métier, et que c’est juste comme cela qu’est leur vie, n’étant pas nécessaire de chercher plus loin… Voir un enfant d’environ 15 ans dire ce qui pourraient être les mots d’un vétéran de guerre, le visage de marbre, ne peut laisser indifférent, surtout quand dans notre monde, il existe le même phénomène.

Il est justement intéressant de constater la réaction du monde extérieur à cette guerre, c’est-à-dire celui des adultes. Si certains semblent se rendre compte de l’anormalité de la situation, vous constaterez que l’ensemble de la population se prend au jeu, acclamant et supportant les sociétés guerrières telles des équipes de football, en adoration devant ces courageux pilotes qui donnent leur vies, selon eux pour les sauver…  Alors que les kildren eux-mêmes ne savent pourquoi ils se battent.

À un moment vous verrez une équipe de journalistes, ce qu’il se passe alors est réellement détestable, tant la correspondance avec notre monde est juste. L’horreur de la guerre reste la même ; l’indifférence et la bêtise des gens ne s’envolent pas elles non plus.

Abordant un thème réel et le traitant avec justesse, cette œuvre n’est pas à mettre selon moi en dessous de Ghost in the Shell[1] contrairement à ce que j’ai pu lire sur internet. Au contraire, elle l’égale, non seulement dans la profondeur des thèmes abordés, mais aussi dans la psychologie des personnages, notamment celui de Suito Kusanagi qui est une kildren. Ghost in the Shell se différencie surtout grâce à sa mise en scène et sa musique, qui lui donnent une dimension plus mystique. Mais sur la profondeur réelle, les 2 se donnent la réplique, et ne se distinguent que sur la forme et les thèmes, bien que certains soient voisins. Notez d’ailleurs que l’héroïne de Ghost in the Shell porte le même nom, et l’une n’a pas à envier à l’autre la profondeur de ses réflexions.

En effet, ici le fait d’être une créature quelque peu différente des humains née pour faire la guerre, pourrait faire penser que les kildren sont de simples militaires dont l’enveloppe corporelle serait vide. C’est à ce niveau-ci que The Sky Crawlers devient poétique, car ces enfants créés pour tuer, se sentent chacun à leur manière en vie, mais aucun ne sait où se situer par rapport à ce qu’on leur demande d’être et à ce qu’ils voudraient être, pas un ne sait ce qu’il est en réalité ; une entité pouvant penser et ayant le choix, ou bien une machine que l’on peut remplacer si elle venait à mourir dans le cadre d’une guerre éternelle ? On ne peut que s’attendrir devant le malaise de ces êtres fragiles, qui essayent malgré eux de se trouver une âme et une raison à leur existence. Cette quête d’identité vitale ne tenant qu’à leur vie, qui peut s’éteindre à tout moment.

Le spectateur adulte (dans le film), passionné de ce conflit sans consistance, ne voit que les avions reluisants, que les sourires des pilotes un peu forcés sur les photographies, car les gens parient sur ces enfants, il faut donc faire bonne impression… Guerre et sourire, guerre et apparences, 2 contradictions nécessaires pour ne pas choquer la population, afin qu’elle oublie que les cascades aériennes et les combats spectaculaires offerts en sacrifice pour apaiser son besoin de sang, ne font qu’engendrer morts sur morts…Ne pensant pas un seul instant qu’à la différence du sport, de vraies vies sont mises en jeu. Au fond, n’en est-il pas de même avec nous ?

Le rythme est lui-même au service de cette lente poésie, ce mode de vie des kildren. Celui-ci assez lent, pourra peut-être lasser le spectateur. Pourtant, gardez à l’esprit que lorsqu’un de ces enfants ne combat pas dans les airs, il se sent mal, il a le « mal de ciel ». Il se sent perdu sur terre dans un monde qu’il ne connait pas, entouré d’adultes dans le monde extérieur qu’il ne voit pas et qui ont cependant leurs yeux braqués sur lui, ne sachant comment se comporter sur ses pieds, il s’adonne à sa madone ; la réflexion. Un rythme lent symbolisant l’état d’esprit du kildren s’avère alors nécessaire.

De même, comprenez pourquoi en le voyant, le character-design de ces enfants, très proche de l’un à l’autre, semble cohérent. Ces derniers ont la même fonction, leur quotidien est de tuer, de se demander comment arriver à lier entre eux un passé et un présent toujours répété.

Dans ces conditions, comment ne pas être perdu, jusqu’à même ne plus savoir ce que l’on est ni de pouvoir se différencier des autres ? Tous ces enfants partagent la même origine, le même quotidien, la même question de savoir s’ils vont mourir au prochain décollage. Partageant les mêmes pensées, ils ont nécessairement un visage aux expressions proches.

Nous sommes ici à la limite de Gunnm[2], dans lequel une fois que les personnages ont découvert ce qu’ils sont en réalité, deviennent définitivement fous le restant de leurs jours, ou bien dans un éclair de lucidité se donnent la mort, la vérité devenant trop lourde à porter. Ici, les réactions sont proches, certains ne supporteront pas l’atroce vérité et iront jusqu’à préférer la mort, ou encore les rêves, ou (et c’est remarquable) de continuer à vivre malgré tout dans l’optimisme, se disant que l’on ne pourra changer l’ordre des choses sans rester en vie. Avoir un visage inexpressif paraît bien un mal nécessaire pour ces fragiles poupées.

Leurs seuls moments de joie, sont dans la bulle de verre de l’avion, sentant l’adrénaline qui monte au moment fatidique de déclencher les mitrailleuses. À ce moment-là, le rythme du film s’emballe et devient bien plus rapide, tout à fait adapté aux danses endiablées des machines. Une fois revenu sur la terre ferme, nous reprenons notre contemplation.

La musique orchestrée par Kenji Kawai, douce et triste, sait rendre les moments importants émouvants, je l’ai vraiment appréciée. Rendons à César ce qui est à César, très souvent la musique composée pour des films d’animation japonais, est très belle, à mille lieux d’autres animés qui sortent ces dernières années, ne se souciant que de super-héros et de graphisme.

Dans ce cas parlons-en du graphisme, critère ô combien important maintenant, au détriment de la psychologie des personnages et du scénario. Justement, Mamoru Oshii est réputé entre autre pour la qualité de ses films d’animations, tant en terme de scénario que de graphisme.

The Sky Crawlers n’échappe pas à la règle. Doté d’une magnifique réalisation, les scènes de dogfight[3] sont simplement magnifiques, avec une animation en 3d somptueuse, rien que l’abattée d’un avion est spectaculaire.

The Sky Crawlers possède malgré tout quelques défauts, une narration parfois évasive, qui force le spectateur à réfléchir puisque tout ne lui ai pas donné sur un plateau, cela peut-être un défaut au vu de ce à quoi les enfants et même adultes sont habitués à regarder de nos jours. Pour ceux qui n’ont pas oubliés qu’il est parfois bon d’entretenir son cerveau, cela n’en sera pas un.

Par contre, il peut être regrettable de ne pas voir davantage d’interactions entre le monde extérieur et celui des kildren, certes il y en a, mais trop peu nombreuses, alors qu’il s’agit d’un des éléments les plus intéressants de l’histoire. Également, avoir peu de renseignements sur certains protagonistes pourtant importants est quelque peu décevant.

Toutefois n’oublions pas que le film est l’adaptation d’un seul roman faisant partie d’une série qui en compte 6, le manque de renseignements est donc en parti compréhensible. N’hésitez d’ailleurs pas à lire l’œuvre qui a inspirée Mamoru Oshii, vous y trouverez les renseignements que vous voudriez savoir, ainsi qu’une fin différente.

Chers lecteurs et parents, je vous prie de croire que l’animation japonaise recèle des perles dont vous n’avez pas idées, qui dépassent le cadre des séries animées que l’on voit tous les jours à la télévision, et qui au contraire d’amoindrir les petites têtes blondes, les feront réfléchir et leur feront découvrir un monde dans lequel l’audace de proposer un contenu différent, telles que réflexion, beauté et poésie est bel et bien toujours vivant, et porté par une culture riche qui n’est pas prête de s’arrêter.

The Sky Crawlers, en bon représentant de ce courant, constitue une œuvre riche qu’il faut je pense prendre le temps de regarder, contemplative et poétique, abordant des thèmes aussi graves que celui de la guerre, de la normalité et de la différence, mérite une place non pas sur vos étagères comme diraient beaucoup d’auteurs ou d’amateurs, mais dans vos cœurs. Apprenez à redécouvrir avec sensibilité ce que vous regardez, The Sky Crawlers peut vous ouvrir les portes de la « véritable » animation japonaise, vous aimerez, à n’en pas douter.

 

 

 


[1] Ghost in the Shell, manga de Masamune Shirow (de 1989 à 1991), adapté en film d’animation en 1995 par Mamoru Oshii.

[2] Gunnm, manga de Yukito Kishiro (de 1990 à 1995).

[3] Tactique lors d’un combat aérien, il s’agit de se placer le premier derrière son adversaire.

 

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